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Pour sauver notre agriculture, engageons une transformation numérique ambitieuse

La transformation numérique de l’agriculture peut être un péril si elle est privatisée, mais une opportunité si nous en faisons un bien commun, selon Hervé Pillaud, agriculteur vendéen, et féru de numérique et de réseaux sociaux.

Hervé Pillaud, agriculteur en Vendée et membre du Conseil national du numérique.

Vous dites qu'une menace supplémentaire pèse sur notre système agricole : celle du numérique. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

Hervé Pillaud. Le dérèglement climatique et les nouveaux modèles économiques ne sont pas les seules menaces. Nous devons aussi faire face à la privatisation de la transformation numérique du système agricole qui peut conduire à une perte d’autonomie des agriculteurs induite par l’intégration de toute la chaîne des données agricoles par les grands groupes. Ces informations sont largement passées inaperçues : les géants du numérique, principalement chinois et américains, s’associent avec les grands groupes agricoles traditionnels ou soutiennent des start-up pour l'agriculture aux offres commerciales agressives. Par exemple, l’entreprise Alibaba s’est associée à l’agro-chimiste Bayer afin de développer un système de traçabilité basé sur la blockchain pour les produits agricoles.

Les conséquences de la pénétration du marché agricole par ces mastodontes numériques pourraient s'avérer graves pour notre souveraineté alimentaire. Entre captations des données par les grands groupes, maîtrise de la chaîne de valeur de bout en bout et enfermement dans des écosystèmes numériques captifs, les agriculteurs se retrouveront en bout de chaîne, transformés en travailleurs au service des géants numériques.

 

Pensez-vous que nous allons vers une ubérisation de l'agriculture ?

H.P. Les luttes des travailleurs des plateformes ne deviendront-elles pas, demain, le lot commun des agriculteurs ? Des structurations alternatives, européennes ou régionales, aux géants du numérique sont pourtant possibles et certaines existent déjà. Il est encore temps de créer la voie d’un numérique au service de l'agriculture et des agriculteurs. Cela fait bien longtemps que les métiers agricoles sont transformés par le numérique. Des capteurs et des applications permettent de suivre en temps-réel ce qu’il se passe dans les champs et les étables. Mais, outre l'agriculture connectée, le numérique doit faire renaître une agriculture collaborative. D’ores et déjà, il outille la résurgence des circuits courts ou de nouvelles formes d’alimentation.

 

Quelles sont vos préconisations ?

H.P. L’agriculture est un bien d’intérêt général qui doit être géré en commun, en respectant les intérêts de chacun, agriculteurs comme consommateurs. Le numérique peut également être considéré comme un "commun" d’une société post-moderne. La transformation numérique de l’agriculture devrait donc être un bien commun.

Elle ne pourra se faire qu’à trois conditions : une mobilisation collective de la filière agricole, l’émergence d’une filière agro-numérique et un accompagnement financier de la part de la puissance publique. Cette approche permettra de mettre en capacité d’agir les agriculteurs et les citoyens pour une alimentation choisie et non subie, notamment en ouvrant les données environnementales et donc les données agricoles produites dans nos territoires.

En premier lieu, le modèle français de l’agriculture doit se réinventer de façon collective. Aujourd'hui, les organisations professionnelles agricoles (chambres d’agriculture, coopératives, instituts techniques...) abordent le numérique de manière dispersée alors que seule une approche commune pourrait leur donner véritablement les moyens d’agir. La capacité à peser sur le changement du modèle agricole passera par le soutien commun à l’innovation et donc au numérique.

En deuxième lieu, une filière européenne agro-numérique doit être développée. Pour ce faire, il faut créer des hubs pour faciliter le partage et l’exploitation des données agricoles qui sont des données d’intérêt général. Actuellement, ces données sont extrêmement diffuses, stockées sur une multitude de bases plus ou moins sécurisées, le plus souvent non maîtrisées par les agriculteurs. De manière générale, l’agrégation et le traitement des données environnementales sont indispensables, d’une part pour développer une agriculture respectueuse de l’environnement et, d’autre part pour faire émerger des politiques publiques à la hauteur des ambitions et des enjeux de la transition écologique. Nous devons également développer une intelligence artificielle européenne au service d’une agriculture durable.

En troisième lieu, l’émergence de cette filière agro-numérique nécessite des fonds d’amorçage, notamment pour accélérer la mise en place de hubs de données. L’Europe, l’État, les collectivités doivent se mobiliser pour soutenir financièrement cette transition. Pour exister et participer à la gouvernance de ces mutations, les organisations professionnelles doivent investir ensemble, pour le bien commun et pour les agriculteurs. Cette ambition collective pour une transformation numérique de l'agriculture, au service de l’intérêt général, doit trouver un nouveau souffle si nous souhaitons que les agriculteurs puissent continuer à choisir leur propre destin… mais aussi et surtout être les acteurs du monde agricole de demain. C’est un enjeu politique.

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