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Redonner un cadre stratégique à la PAC

Jacques Carles, délégué général de Momagri sera ce vendredi aux côté de Xavier Beulin président de la FNSEA, lors de l'assemblée de l'échelon régional du syndicat. Comment les agriculteurs peuvent-ils se protéger de la volatilité des prix ? Faut-il adopter un système identique au Farm Bill américain ? Jacques Carles répond et il n'est pas très tendre avec l'actuelle PAC ni avec la Commission européenne !

Jacques Carles
Directeur de Momagri, Mouvement pour une organisation mondiale de l’agriculture
Jacques Carles
Directeur de Momagri, Mouvement pour une organisation mondiale de l’agriculture
© terra

Quelle est votre analyse de l'actuelle PAC ?

Jacques Carles. L'Europe à 28 n'a plus de politique agricole de long terme, il n'y a pas de cap stratégique ! On a un système qui est devenu incompréhensible, avec une mise en œuvre d'une complexité incroyable. Le second pilier, ce sont 12 ou 13 milliards, mais c'est un émiettement de mesures. La PAC est une manne et en fonction des pressions du moment, c'est untel ou untel qui va en profiter. La Commission est devenue une forteresse assiégée.

Les deux tiers des financements européens ne sont pas reliés avec la réalité économique du secteur.

 

Quelle est votre ambition ?

J.C. Notre but est que la Commission prenne conscience de la nécessité de faire une proposition de révision de la PAC à mi-mandat. Mais, à moins d’une grave crise agricole qui touche l’ensemble des filières et une majorité d’Etats membres, ce qui n’est pas à souhaiter, elle ne le fera pas spontanément.

C’est pourquoi nous sommes convaincus que les organisations agricoles françaises ont un rôle moteur à jouer. La France a des atouts indéniables en agriculture. C’est à la France et aux organisations agricoles françaises de reprendre le leadership au niveau européen pour donner un nouveau cap stratégique à la PAC. Prenez l’exemple de l’industrie, les Allemands ont pris le leadership dans la défense de ce secteur sur un plan européen, et ce depuis toujours.

En parallèle, il est essentiel de ré-impliquer les euro-députés dans la PAC et de les aider à re-devenir force de proposition. Notre ambition est d’arriver en 2016 au dépôt d'un rapport d'initiative européen posant les éléments d'une nouvelle PAC adaptée aux enjeux internationaux.

 

Quelle proposition formulez-vous ?

J.C. Momagri préconise une autre PAC, toujours articulée sur deux piliers, mais dont la part prépondérante du budget du premier pilier consacrée aux droits à paiement de base et au verdissement serait redéployée vers des outils de gestion des marchés agricoles et des revenus des producteurs, selon une logique contracyclique. Les problèmes dus à la dispersion des aides par hectare et conduisant aux dispositions relatives à la convergence seraient ainsi résolus.

Nous proposons d'établir des tunnels de variation libre des prix de marchés, autour d'un prix d'équilibre par produit, ou groupes de produits. Je détaillerai cette proposition aujourd'hui à l'assemblée FRSEA Bretagne. Ce projet a déjà été appliqué, essentiellement aux deux principaux secteurs agricoles : celui des céréales et celui du lait. Il faudrait encore l'élargir pour les autres productions animales.

 

Que faites-vous des règles de l'OMC ?

J.C. Les règles de l'OMC, les Américains s'en affranchissent royalement. Le Farm Bill introduit un prix de référence, qui évite aux producteurs d’être livrés à l’instabilité des marchés agricoles. Les Brésiliens ont mis en place des systèmes d’enchères qui s’activent en cas de chutes des cours agricoles, avec des prix de réserve. Lorsque l’on analyse les différentes politiques agricoles, on s’aperçoit que toutes les grandes puissances ont des dispositifs variés de protection de leurs agriculteurs qui vont de mécanismes indirects (prêts bonifiés, aides alimentaires) à des mécanismes directs (prix administrés, aides contra-cycliques, assurances). Les agriculteurs chinois, par exemple, bénéficient de prix administrés avantageux.

 

Momagri indique aussi qu'il faut reconstruire les modèles de prévision.
De quoi s'agit-il ?

J.C. On utilise aujourd'hui encore des modèles de projection industriels appliqués à l'agriculture. Ils sont basés sur le principe que la production s'ajuste par rapport à la demande. L'agriculture n'a rien à voir avec cela. Une fois la production engagée (élevage, emblavement...), on ne peut plus revenir en arrière. L'agriculteur va décider du niveau de sa production en fonction du marché passé, les facteurs climatiques vont bien entendu jouer, et un troisième élément va intervenir : la spéculation. Aucun des modèles de prévision, de la banque mondiale, de l'OCDE, n'intègre ces éléments. Ils considèrent tous que la demande est élastique par rapport au prix. Mais c'est faux.

La spéculation est entrée en masse sur les marchés agricoles. L'offre ne s'adapte pratiquement jamais exactement à la demande et c'est une des causes de la spéculation. Ces modèles fournissent toujours des prévisions linéaires. C'est sur la base de ces prévisions que l'Europe a démantelé la PAC. Les prix devaient se stabiliser à un niveau élevé et donc il n'était plus besoin d'intervenir. Ce sont des erreurs majeures qui ont été commises.

Nous avons bâti un modèle de projection totalement nouveau qui simule la volatilité des prix. Le résultat est très proche de la réalité. Nous sommes actuellement dans une phase basse de la volatilité des prix. Mais nous sommes dans un univers chaotique, surtout pas apaisé. Il faut donc des outils d'intervention publics qui évitent que cette instabilité des marchés ne mette en danger nos agriculteurs et les capacités de production.

 

Vous appelez de vos vœux la mise en place d'une coopération agricole.

J.C. Nous plaidons pour qu'un Conseil de Sécurité Alimentaire se mette en place au niveau mondial, sur le modèle du Conseil de Sécurité de l’ONU. A 9 ou 10 milliards d'habitants, les crises alimentaires vont devenir la source principale des conflits. Il est urgent qu'une coopération internationale se mette en place et qu'il n'y ait pas de conflit agro-alimentaire dans le futur. Il faut définir des principes, des outils et des indicateurs communs !

Momagri

Momagri, Mouvement pour une organisation mondiale de l’agriculture, est un think tank (laboratoire d'idées) créé en décembre 2005. Il est présidé par Pierre Pagesse, ancien président de Limagrain. Momagri rassemble des responsables agricoles de toutes nationalités et des personnalités extérieures au monde agricole, qui veulent croire "qu’un monde meilleur est possible et qu’une agriculture régulée doit en être la force motrice". Momagri fournit des analyses et des propositions concrètes avec l'ambition "de résoudre les problèmes agricoles internationaux", et de "promouvoir une gouvernance mondiale de l’agriculture qui concilie le libre échange et la régulation". Les études réalisées sont destinées aussi bien aux décideurs politiques et aux experts, qu’aux médias et au grand public.

Momagri développe aussi de nouveaux instruments "pour améliorer les prises de décisions internationales" et "démontrer que l’agriculture doit être la clé de voûte du développement afin d’atteindre les objectifs du millénaire pour le développement".

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