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Mobilisation exceptionnelle à Saint-Gérand
"Tenir toute la semaine"

De mémoire d'agriculteur, on n'avait pas connu telle mobilisation depuis plus de vingt ans. Une telle mobilisation et sans débordement, un fait significatif ce, malgré les risques de dérive liée à la colère du monde paysan qui sous la bannière des laitiers et de la FDSEA a rassemblé toutes les productions. Débuté le dimanche 7 juin dès 21 h et levé le samedi suivant à midi, le blocage de la centrale de Saint-Gérand a tenu bon par le ralliement de centaines d'agriculteurs à tour de rôle sur le site. Retour sur cet évènement majeur, jour après jour.

Lundi  8 : s'organiser pour tenir

La guerre du lait est entamée depuis la veille sur le site de ST Gérand dans le Morbihan, plate forme logistique du groupe Intermarché vers lequel 250 exploitants  convergent dimanche soir dès 21 h. Le conseil fédéral du vendredi précédent en avait décidé ainsi, aller plus vite que sur le plan national. Plus vite car la colère est aussi grande que l'est la  déception vécue après l'accord signé surtout dans l'Ouest. Alors, dans les exploitations on s'organise pour tenir. Les foins sont faits, le temps est à la pluie, l'humeur à la mobilisation qui prend corps.

 

Mardi 9 : 6 heures face aux forces de l'ordre

La centrale de Saint-Gérant reste ceinturée, Intermarché vient de déposer la veille un référé auprès du Tribunal de grande instance. Le mardi, le Préfet ordonne le délogement des manifestants. Les 600 agriculteurs réunis sur le site en soirée vont alors résister, six heures durant, aux forces de l'ordre et aux 700 bombes lacrymogènes qui leur seront lancées. "Il fallait voir cela, s'exclame un agriculteur. Ils étaient vraiment acharnés. Mais on a bien résisté de notre côté". Les manifestants sont quand même dissipés à 4h du matin, sans aucun dommage corporel à déplorer. C'est certain, les agriculteurs garderont longtemps le souvenir de ce face-à-face nocturne.

 

Mercredi 10 : début d'un blocage d'envergure

En début de matinée, une trentaine de camions Intermarché réussit à sortir de la centrale de Saint-Gérand, qui représente du reste une importante plate-forme logistique pour le groupe Intermarché en produits frais. Les forces de l'ordre viennent de se retirer. Mais les producteurs qui ont été délogés la veille, ont retenu la leçon.. Quand ils reprennent le contrôle de la centrale dans la matinée, ils sont plus déterminés que jamais à tenir bon le blocage. Des renforts sont demandés. Il pleut aussi beaucoup ce jour là, ce qui aide à mobiliser les producteurs.

Avec les allers et retours incessants des tracteurs, remorquant et bennant toutes sortes de gravats, pneus, pommes de terre germées…, c'est une véritable forteresse que les agriculteurs édifient autour de la centrale bloquant les trois voies d'accès. Le soir même à 19 h , à la demande de la sous-préfète de Pontivy, Corinne Chauvin, une réunion est organisée entre les représentants FDSEA des producteurs et les dirigeants d'Intermarché. Chacun campe alors sur ses positions.

En soirée, autour de la plate forme logistique d'Intermarché, 200 producteurs confortent leur position. A la caserne de gendarmerie de Pontivy, 150 hommes sont parés à intervenir.

 

Pendant ce temps-là, se tient à Paris, la troisième réunion de l'observatoire des prix et des marges. Mis en place par le Gouvernement en 2008, l'observatoire peinait à fonctionner pour la filière porcine. Or pour la première fois, le 10 juin, tous les acteurs ont répondu présents, notamment la grande distribution représentée par Jérôme Bédier. Il y a donc fort à parier que la pression exercée par des agriculteurs de l'Ouest, bien avant le lancement des blocages sur le plan national, ait enfin permis de réunir tous ces acteurs. L'autre aboutissement de cette réunion du 10 juin est que la filière laitière fera désormais elle aussi l'objet d'un observatoire des prix et des marges.

                                                                                                                 

Jeudi 11 : les producteurs tiennent bon

Malgré le retour du beau temps, les agriculteurs restent très mobilisés. Ailleurs en Bretagne, c'est de la poudre de lait déversée, des quatre voies barrées, des chariots d'hyper marchés amoncelés et la 22 plate-formes sur la quarantaine existant en Bretagne qui sont bloquées. Le mouvement sur mot d'ordre de la FNSEA, devient national. "On est motivé, répondent-ils. On sait ce qu'on perdrait à ne pas se battre". A St Gérand, le roulement des agriculteurs, environ toutes les sept heures continue de bien de fonctionner par canton et via SMS. "Il n'y jamais moins de 60 agriculteurs sur place", observe un responsable syndical.

Ce jeudi 11, une réunion est organisée à Rennes, en préfecture de région, à la demande expresse des distributeurs. A la fin de la réunion, Laurent Kerlir, président de la FRSEA rejoint Saint Gérand pour rendre compte aux agriculteurs mobilisés sur place, de cette réunion, plutôt tendue, entre distributeurs, transformateurs et agriculteurs. "On ne partira pas des centrales tant qu'on n'aura pas une réponse précise du Gouvernement. Il est urgent qu'on ait des réponses. L'Etat doit prendre ses responsabilités".

Côté distributeurs, pressés de mettre un terme au conflit, des propositions commencent à émerger. "Intermarché est prêt à jouer la transparence et à privilégier l'achat de produits français", rapporte Laurent Kerlir, président de la FRSEA. Leclerc propose quant à lui d'augmenter de 10 cts le litre de lait de consommation. "Cela pourrait faire gagner +16 € aux 1 000 litres, calcule Laurent Kerlir, car le lait de conso ne représente que 16% du total de la production. Ce n'est pas rien, mais encore faudrait-il que tous les distributeurs soient d'accord. Et ce n'est pas ce qu'on demandait non plus. On ne souhaite pas que le consommateur paye plus cher. On veut une répartition équitable des marges", martèle le responsable syndical, devant les producteurs mobilisés à Saint-Gérand.

 

Vendredi 12 : Des renforts pour le week-end

Le vendredi, les agriculteurs s'apprêtent à renforcer le blocage pour le week-end. Ils y mettent des moyens impressionnants avec une centaine de tracteurs, de Baud, Cléguérec, Rohan, qui répondent à l'appel. Les contenus de remorques sont déversés à l'entrée de la plate-forme pour montrer, s'il était encore nécessaire, que le blocage tiendra bon le week-end. "Il y a du ménage de fait dans les exploitations", clame Pierre-Yves Le Bozec. De passage sur le site, Jean-Michel Lemétayer constate l'ampleur de la mobilisation. Félicitant les agriculteurs pour leur mobilisation, il dit vouloir sortir rapidement de ce conflit. S'il assure être en mesure d'obtenir des changements "pour demain sur certains sujets", il ne nie pas que "pour d'autres, il faudra plus de temps", en particulier pour revenir sur la loi de modernisation de l'économie. Le président de la FNSEA, tantôt chahuté, tantôt applaudi par les producteurs, a déclaré attendre "des propositions claires du Gouvernement, de la distribution, pour ne pas dire des industriels. Ce n'est pas sur le dos des paysans qu'on règlera le problème du pouvoir d'achat des français. Et ce n'est pas imaginable que les pratiques commerciales continuent sur la base de la loi de modernisation de l'économie".

Le cas Entremont vient rapidement dans la discussion. "Je sais que l'accord n'est pas suffisant, a déclaré Jean-Michel Lemétayer, mais Henri Brichart (président de l'interprofession laitière) a eu raison de le signer, car sinon chaque entreprise aurait fait ce qu'elle voulait, et tous les producteurs n'auraient pas eu les 280 euros". Le président de la FNSEA "ne veut pas non plus raconter d'histoire aux producteurs, a-t-il dit. Si le marché ne se redresse pas sur le beurre-poudre, il ne faudra pas espérer les 300 euros. Et on va bosser pour que les contrats soient clairs. Vous pouvez compter sur moi". En attendant, la décision est prise de maintenir le blocus jusqu'à la tenue de la réunion prévue le lendemain 10 h à Bercy.

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Samedi 12,  Le blocus est levé

Samedi 10 h, Michel Barnier reçoit à Paris les responsables de la FDSEA et des JA, il  promet "d'assurer la transparence dans la formation des prix des produits alimentaires et de renforcer les contrôles". Des brigades départementales, issues de la DGCCRF, doivent être mises sur pied dès la semaine prochaine assure Luc Chatel , secrétaire d'état à la consommation, également présent lors de cette réunion. Le rendez vous est pris pour le mercredi 17 autour de la ministre de l'économie, Christine Lagarde entre agriculteurs, consommateurs et représentant de la grande distribution.

Samedi 12 h, à St Gérand comme dans les 40 autres sites investis, le mot d'ordre de lever le blocus est reçu par les agriculteurs

A18h45, c'est chose faite mais le feu brûle et brûlera jusqu'au lundi 15, alimenté par une impressionnante accumulation de pneus, rounds-ballers et déchets diverses, dégageant un épaisse fumée noire.

Après une semaine de mobilisation, la colère est –elle retombée ? Pas si sûr. Et le mouvement qui s'achève avec la levée des blocages débouche t-il sur une issue acceptable et des acquis tangibles ? Pas si sûr non plus. "Ce n'était pas l'objectif de l'action", expliquent certains en tentant de calmer le jeu. L'accord du 3 juin dernier reste, ni totalement bon, ni complètement mauvais, semant le trouble. Du problème du lait (qui mobilise depuis Août 2008 les éleveurs laitiers du Morbihan, en premier lieu d'Entremont, puis des autres laiteries), le conflit s'est déplacé sur le terrain de la grande distribution et des marges. Le ministre Barnier qui assurait en fin de semaine "la transparence sur les prix et les marges et la répression des abus", part laissant derrière lui un monde agricole emprunt aux doutes et au manque aux réponses. Les jours qui viennent devront apporter des solutions réelles au malaise agricole qui grâce à ces actions a su reprendre le chemin des retrouvailles et de la mobilisation de masse. Une arme redoutable.

 

Audrey Dibet et Claire le Clève

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