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Réchauffement climatique : "C'est tout de suite qu'il faut agir"

Face à l'urgence climatique, le climatologue, Jean Jouzel, rappelle que l'agriculture a des capacité d'adaptations et d'atténuation qu'elle doit saisir. Que les objectifs doivent être ambitieux pour permettre aux jeunes générations actuelles de s'adapter au réchauffement climatique de demain*.

Jean Jouzel, climatologue et glaciologue, ancien vice-président du groupe scientifique du GIEC et président de Météo et Climat.

Quelle est la part de l'agriculture dans le réchauffement climatique ?

Jean Jouzel. À l'échelle planétaire, l'agriculture participe à hauteur de 11-12 % à l'émission des gaz à effet de serre. Si on tient compte de l'agriculture plus de l'alimentation (transports, stockage, conditionnement des produits), on passe alors à 30 %. Le gaspillage alimentaire également est loin d'être négligeable. Au niveau mondial, selon le dernier rapport du Giec, l'agriculture contribue à 44 % des émissions de méthane et à 90 % des émissions de protoxyde d'azote.

Vous dites que les modélisations des années 80 avaient prédit ce qui se passe aujourd'hui ?

J.J. En modifiant la composition de l'atmosphère, on a tout simplement augmenté le chauffage de 1 %. L'essentiel de ce 1 % d'énergie supplémentaire, en fait, va dans l'océan. C'est dans l'océan qu'il faut aller voir la réalité du réchauffement climatique. Le constat est sans appel. Nous sommes à 3-4 mm par an d'augmentation du niveau de la mer qui résulte pour un tiers de la dilatation de l'océan et pour l'essentiel du reste, de la fonte des glaces. C'est ce qui nous amène à dire que le réchauffement est sans équivoque et sans précédent sur les 2 000 dernières années. Ce sont vraiment nous, nos activités, qui sommes collectivement à l'origine du réchauffement. Le climat que nous connaissons aujourd'hui est celui que les modélisateurs avaient anticipé dans les années 80 (1er rapport du Giec). Cela doit nous inviter à prendre au sérieux ce qu'ils nous disent à l'horizon 2050 et au delà.

Que disent les experts du Giec ?

J.J. Avec le scénario "émetteur", nous irons vers des réchauffements moyens de 4 à 5 degrés : c'est énorme ! Avec l'hypothèse d'un scénario non maîtrisé, les conséquences sont telles que ne rien faire n'est vraiment pas ce qu'il faut faire... Quand on regarde la productivité agricole, le réchauffement ne lui est pas favorable. Le blé, le riz, le maïs, le soja : à mesure que le réchauffement climatique se met en place, les régions qui perdent en terme de productivité prennent le pas sur celles qui gagnent. La sécurité alimentaire est déjà affectée : le maïs et le blé en régions tropicales, des baisses de taux de croissance des animaux en Afrique ; des maladies et des ravageurs qui réagissent au changement climatique. Il y a aussi les précipitations et les risques d'inondations. En revanche, les précipitations diminueront l'été, en particuliers autour du pourtour méditerranéen - 2 fois moins dans les 20 dernières années de ce siècle - si nous allons vers un scénario de + 3 et + 4 °C. Avec moins de ressources en eau, l'agriculture sera affectée, les feux de forêts plus fréquents, ainsi que les mouvements de populations. En 2050, des régions comme le centre ou l'ouest de la France deviendront vulnérables aux feux de forêts.

Quelles conséquences sur la production agricole française ?

J.J. En France, 2020 a été l'année la plus chaude. Il y a déjà des effets : les dates de vendanges sont fortement avancées, comme les dates de floraison des pommiers à Angers : la nature réagit. Il y a une certaine stagnation des rendements en blé et l'Inrae tend à dire qu'elle a partiellement pour origine l'évolution du climat. Thierry Caquet évoque des tendances négatives mais pas encore de menaces trop critiques.

Que peut faire l'agriculture ? 

J.J. L'agriculture contribue au réchauffement climatique, elle est au premier rang des conséquences du réchauffement, mais elle a aussi des opportunités via les mesures d'adaptation et aussi d'atténuation, en particulier le stockage du carbone dans le sol. Au niveau planétaire, il y a un potentiel important dans le secteur des terres en terme d'atténuation avec une capacité technique dans les activités de culture, d'élevage et d'agroforesterie, entre 2 à 10 milliards de tonnes équivalent CO2 quand les émissions étaient à plus de 55 milliards en 2019. Quel est ce potentiel ? C'est l'utilisation optimale des fumiers, l'amélioration de la production des engrais, l'adaptation des cultures, dont les rizières (méthane) et du bétail. En tout, trois volets, agriculture, pertes et gaspillage alimentaires et modification du régime alimentaire (ndlr : libération des terres, véganisme), peuvent jouer sur les émissions.

Où en sommes-nous dans ces émissions ?

J.J. Avec +2°C, mieux +1,5°C, les jeunes aujourd'hui pourront s'adapter au climat dans la deuxième partie de ce siècle. Vers 4-5 °C, on joue avec le feu. Or, l'accord de Paris ne fait faire qu'un tiers du chemin vers la hausse de 2°C et 1/5 des efforts vers le 1,5 °C. Il faut aller vers neutralité carbone à l'horizon 2050 si possible à l'échelle planétaire. 80 pays ont annoncé la neutralité carbone vers 2050. Si cela était respecté, nous pourrions avoir un certain optimisme. Ce serait un changement complet du mode de fonctionnement de nos sociétés. Il faut déja respecter les objectifs ambitieux de l'Europe pour 2030. Et jouer sur les deux leviers : la capacité d'adaptation et les opportunités d'atténuation.

 

*Le spécialiste a pris la parole en introduction de la journée de restitution des projets Casdar (visioconférence) sur la "Contribution de l’agriculture à l’atténuation du changement climatique", le 19 janvier dernier.

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