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Influenza aviaire : les questions soulevées par la crise

Une souche virale hautement contagieuse qui se propage à vitesse grand V, une introduction par les oiseaux migrateurs, puis une propagation en tache d’huile dans les Landes, des retards à l’allumage dans la réponse sanitaire... Dans le Sud-Ouest, tous les ingrédients sont réunis pour un nouveau scénario catastrophe, trois ans après l’épisode d’influenza aviaire hautement pathogène (IAHP) de 2017. Sur le terrain, de nombreuses questions émergent et des controverses refont surface, autour de l’élevage en plein air notamment. Le point en cinq questions.

Comme en 2017, "la première introduction s’est probablement faite via un élevage plein air", à partir des oiseaux migrateurs, estime Gilles Salvat, directeur de la santé animale et du bien-être des animaux à l’Anses.
© Pixabay

"On est face à un phénomène d’une contagiosité extrême, constate Jean- Luc Guérin, professeur à l’École nationale vétérinaire de Toulouse. Mais il reste du travail à faire en laboratoire pour confirmer ces observations". Si beaucoup d’éleveurs constatent une intensité sans précédent, ce spécialiste de l’influenza aviaire appelle toutefois à "se méfier des illusions d’optique : il y a quatre ans, il était aussi très contagieux".
L’ennemi est donc sensiblement le même, mais les défenses ont une nouvelle fois cédé. Malgré les lourds investissements réalisés et les mesures de biosécurité prises depuis 2017, la rapidité de propagation du virus a pris de court pouvoirs publics et professionnels.

 

 
Quel rôle et quel avenir pour l’élevage en plein air ?

Comme en 2017, "la première introduction s’est probablement faite via un élevage plein air", à partir des oiseaux migrateurs, estime Gilles Salvat, directeur de la santé animale et du bien-être des animaux à l’Anses. Alors que toutes les volailles de l’Hexagone doivent être claustrées depuis le 17 novembre 2020 (date du passage en risque "élevé"), le président de la FDSEA des Landes François Lesparre estime qu’"il aurait fallu être moins souple sur les dérogations". Dans un communiqué du 8 janvier, la Confédération paysanne et le Modef rétorquent que "le coupable n’est pas l’élevage plein air, mais l’industrialisation des filières volailles". La défense du plein air n’est pas l’apanage des syndicats minoritaires. "C’est l’ADN des Landes, on ne va pas revenir dessus", martèle Hervé Dupouy, responsable de la section palmipèdes de la FDSEA. "Nous sommes ouverts à tout, il faut mettre toutes les solutions sur la table : mise à l’abri totale sous filet, vaccination..." À long terme toutefois, "faire du plein air sans risque pendant les périodes à risques, ce n’est pas possible", tranche Gilles Salvat. Pour continuer le plein air, les éleveurs devront "adapter les conditions zootechniques les années d’alertes fortes", propose- t-il, c’est-à-dire abaisser leur cheptel "à un niveau qui permette de réduire la densité en bâtiment si les animaux viennent à être claustrés. Ce n’est pas antinomique avec le fait d’avoir des animaux en plein air le reste du temps". "Dans le retour d’expérience, il va falloir qu’on ait un véritable discours de vérité", au sujet des dérogations, a lancé le ministre de l’Agriculture, lors de ses vœux à la presse le 12 janvier.

 

 
La claustration des volailles suffit-elle à protéger les animaux ?

Après l’introduction du virus, "l’activité humaine a ensuite pris le relais, avec les mouvements de personnes, de matériel ou d’animaux contaminés, explique Nicolas Eterradossi, de l’Anses. Même le paillage peut jouer un rôle". Cette propagation en tache d’huile n’épargne pas les animaux confinés. "À partir du moment où on est dans une zone à forte densité d’élevages et avec une forte contamination de l’environnement, la propagation peut aussi affecter les élevages en claustration", affirme Gilles Salvat. "Le virus est partout", souffle François Lesparre. Dans ces conditions, il est établi que la claustration seule ne suffit pas à protéger les animaux. "La claustration est devenue le remède à tout. Cette solution ne fonctionne pas", regrettent la Conf’et le Modef. Nicolas Eterradossi, de l’Anses, rappelle l’importance de "séparer les uns des autres les groupes d’animaux une fois qu’ils sont rentrés. Il ne faut pas substituer un risque de circulation débridée entre élevages au risque d’introduction par la faune sauvage".

La filière avicole doit-elle se préparer à vivre en permanence avec ce risque ?

 
Les transports d’animaux vivants ont-ils favorisé la propagation ?

Au-delà de la propagation de proche en proche, l’influenza a fait des "sauts de plusieurs dizaines de kilomètres qu’on doit expliquer, comme entre la Chalosse et le Gers", analyse Gilles Salvat. "Ils peuvent être liés à des transferts de matériel, de canards ou de personnes", estime-t-il, rappelant que les enquêtes épidémiologiques ne sont pas achevées. Comme en 2017, les syndicats minoritaires pointent la "segmentation de la production, qui génère des flux incessants d’animaux vivants" et "booste la circulation" du virus. "Les promesses de rapprocher zones d’élevage et zones de gavage n’ont pas été tenues", lancent ainsi la Conf’et le Modef. "On a réduit quasiment de moitié la distance parcourue par un canard entre l’élevage et la salle de gavage", se défend Hervé Dupouy. À l’image de son exploitation, "20 à 30 % des producteurs sont éleveurs-gaveurs" : ils réceptionnent les canetons à un jour et réalisent tout le cycle de production.

 

 
La réaction des pouvoirs publics a-t-elle été trop lente?

Avec un arrêté paru au Journal officiel le 12 janvier, le dispositif d’abattage préventif est monté en puissance, avec l’extension des zones concernées à quatre départements (Landes, Gers, Pyrénées-Atlantiques et Hautes-Pyrénées), ainsi qu’à onze communes du Lot-et-Garonne. Au 12 janvier, près de 700 000 volatiles (principalement des canards) avaient été abattus, dans les foyers ou à titre préventif, précise le ministère de l’Agriculture. Le même jour, la Rue de Varenne annonçait la réquisition d’abattoirs supplémentaires, portant leur total à cinq. S’y ajoute un prestataire (GT Logistics) pour l’abattage sur place - notamment des jeunes animaux -, bientôt rejoint par une deuxième entreprise, avance Hervé Dupouy. Selon le syndicaliste, "il reste encore 1,4 million d’animaux à abattre dans les Landes, le Gers et les Pyrénées-Atlantiques, ce qui devrait prendre au moins une quinzaine de jours. On peut considérer que toutes les Landes vont être dépeuplées d’ici une dizaine de jours", prédisait-il le 12 janvier.

 

 
Faut-il s’attendre à d’autres épisodes dans les prochaines années ?

Après trois épisodes d’influenza aviaire hautement pathogène en cinq ans, la filière avicole doit-elle se préparer à vivre en permanence avec ce risque ? "L’apparition du virus de l’influenza dans les colonies d’oiseaux migrateurs dans les années 2010 change la donne de manière durable, rappelle Jean- Luc Guérin. Il n’y a aucune raison que cela change l’année prochaine". Une position partagée du côté de l’Anses : "Les éleveurs de palmipèdes doivent être attentifs à mettre en œuvre les mesures de biosécurité dans la durée. On n’est jamais à l’abri de ne pas avoir de chance". Dans son avis du 7 janvier, l’agence sanitaire appelle à mener une réflexion "à froid" sur "l’adéquation entre les conditions d’exploitation autorisées [...], les capacités d’action en situation d’urgence et le risque périodique latent de renouvellement d’une situation de tension liée à l’IAHP". Seule certitude dans cette épizootie : après l’heure de la gestion de crise viendra, une nouvelle fois, celle du débat de fond sur l’avenir de la filière.

 

Julien Denormandie, Ministre de l'Agriculture : "Les mesures de biosécurité sont essentielles pour les élevages"

Julien Denormandie

Dans un entretien accordé à Agra Presse, Les Marchés et Réussir. fr, le ministre de l’Agriculture a notamment répondu à plusieurs questions sur la gestion de la grippe aviaire.

 

En France, la grippe aviaire se répand très vite, un abattage préventif massif est-il évitable ?

Julien Denormandie. Il faut faire un abattage préventif massif, c’est une décision difficile mais elle est nécessaire. En fin d’année, nous avions pris la décision d’abattre préventivement dans une zone de 3 km autour des foyers de contamination. Le 12 janvier, nous comptions près de 700 000 canards abattus, dont les deux tiers à titre préventif.
En parallèle, les mesures de biosécurité ont été profondément renforcées depuis 2016, mais ce virus H5N8 est très virulent et sa contagiosité est supérieure à celle des épisodes précédents. C’est pour cela que nous venons de prendre des mesures drastiques en étendant la zone d’abattage préventif à 5 km. En parallèle, nous augmentons les capacités d’abattage, en réquisitionnant quatre abattoirs. Nous créons aussi des zones tampons (de 10 km pouvant être portées à 20 km autour des foyers) où nous allons limiter, voire interdire, les déplacements entre élevages. Je veux dire aux éleveurs que nous sommes à leurs côtés. C’est une épreuve très difficile qu’ils traversent. J’en ai pleinement conscience. Tous les services de l’État mais aussi l’ensemble de la profession, qui fait preuve d’une grande solidarité, sont mobilisés. J’étais dans les Landes et dans le Gers pour m’assurer de l’accompagnement. Cet accompagnement, il doit être financier bien sûr mais il doit aussi être social et humain. Les premières indemnisations arriveront dès les prochains jours. Pour aller plus vite nous allons passer par des acomptes.

Le plan d’investissement biosécurité de 2017 était-il insuffisant ?

J.D. Les mesures de biosécurité sont essentielles pour les élevages. Il faut encore amplifier les efforts et donner la capacité aux élevages d’investir. À travers le plan de relance doté de 130 M€ dédiés à l’élevage, tout un volet concerne la biosécurité. Nous allons continuer à aider la filière à financer des investissements.

Le problème ne vient-il pas de la surconcentration des élevages de canard ?

J.D. Il y a évidemment un retour d’expérience qu’il nous faudra faire de la situation, afin de limiter la propagation du virus quand il se présente sur notre territoire. Mais notre priorité à court terme est de contenir l’expansion de l’influenza aviaire avec des mesures drastiques et d’accompagner financièrement les éleveurs. Le retour d’expérience se fera ensuite.

Propos recueillis par Mathieu Robert (Agra Presse), Nathalie Marchand (Les Marchés) et Vincent Motin (Réussir.fr)

 

 

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