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Souveraineté alimentaire : comment faire en pratique ?

La notion de souveraineté alimentaire a, à l'origine, dans les années 2000, été mise en avant par les pays en voie de développement notamment à Porto Alègre au Brésil. Ces idées avaient été émises lors du premier forum social alternatif au forum de Davost en Suisse. À la faveur de la crise du Covid, ce concept revient en force aujourd'hui dans nos pays, et -on en a moins conscience- dans la plupart des continents. La souveraineté est plutôt un grand concept politique. Mais comment le décliner pratiquement ? aller vers plus de protectionnisme ? aller vers plus d'échanges ? Et si la plupart des pays décrétaient une forme de souveraineté alimentaire la planète serait-elle plus ouverte ou chaque pays refermé sur lui même ? Un débat se tenait la semaine dernière sur le sujet et Terra y assistait pour vous !

L'autonomie alimentaire est souvent le premier volet de la souveraineté nationale prônée depuis la crise du covid. Mais comment décliner ce concept surtout lorsque la plupart des pays décident de faire de même ?
© Pixabay

Au début de ce siècle, les pays en voie de développement, mais aussi quelques pays exportateurs comme la Chine et les États-Unis, protestaient contre les exportations notamment européennes aidées par des subventions d'une part à la production, d'autre part à l'exportation. 
Ces exportations à bas coûts venaient concurrencer leurs productions locales à prix de dumping. Elles constituaient à leurs yeux une distorsion de concurrence qu'il fallait supprimer de façon à ce que chaque pays puisse parvenir à une forme d'autosuffisance, alimentaire ou autre. Il fallait permettre que dans chaque pays une paysannerie puisse perdurer au lieu de péricliter. 
Quelques années plus tard, à la faveur de la crise du Covid et du fait d'un incroyable retournement de situation, les mêmes arguments ou concepts sont développés mais cette fois chez nous en Europe ... mais pas seulement !
Cette fois c'est l'Europe qui craint les importations de poulet ou de soja du Brésil, qui constate sa grand dépendance vis a vis de la Chine et qui se veut l'instigateur d'un nouvel ordre mondial basé sur l'émergence d'une souveraineté alimentaire, énergétique, sanitaire. Cette idée refait surface dans beaucoup de pays, alimentée quelquefois par des ruptures d'approvisionnement alimentaires ou industrielles, mais aussi par les flamblées régulières de prix. 
Mais alors quel sens donner à cette notion de souveraineté si elle est déclinée à l'échelle de la planète ?

 

Quelle souveraineté ?

Le commissaire européen à l'agriculture, Janusz Wojciechowski, développe l'idée que le premier outil de souveraineté alimentaire dans les années 60 a été la PAC. Celle-ci a permis de "maitriser la capacité à se nourrir". Grâce à elle et "grâce aux agriculteurs la crise sanitaire du Covid ne s'est pas transformée en crise alimentaire". Toutefois il souligne les changements intervenus sur un plan commercial, politique, environnemental qui rendent indispensable la pris en compte de nouveaux éléments l'environnement, la durabilité tout en maintenant la résilience du système alimentaire ...

Le grenier est l'institution centrale de toute communauté humaine.

Autosuffisance ou optimisation des échanges ?

Pour construire sur un plan alimentaire une forme de souveraineté il existe deux directions différentes, voire opposées.
Revenir à une forme d'autosuffisance, signifierait probablement se limiter dans sa consommation à sa propre capacité de production. Mais que deviennent dans ce cas les pays importateurs ?  L'autre façon est de privilégier l'optimisation des échanges. C'est bien sûr ce que prône la FAO par la voix de Raimond Jehle, économiste auprès de l'institution.
790 millions de personnes dans le monde souffrent d'insécurité alimentaire, leur nombre a augmenté de 10 millions en 2019 et il devrait encore croitre de 80 à 130 millions de personnes en 2020 et 2021 du fait de la crise du covid.
Evidemment la notion de souveraineté alimentaire, vue de l'hexagone, s'élargit et prend une autre dimension. 
L'ambition qui était de parvenir à 0 faim dans le monde en 2030 s'éloigne. "On est pas sur la bonne piste", souligne Raimund Jehle, plaidant pour "un changement de paradygme". Pour lui, la base sur un plan international est que les agriculteurs puissent contrôler le système alimentaire, ce qui signifie qu'ils aient les cartes en mains, notamment du choix de leurs productions. 

 

Les prix agricoles base de souveraineté

Frédéric Courleux, économiste, souligne la nécessité de remettre en cause les concepts sur lesquels les échanges internationaux se sont construits en particulier le multilatéralisme. L'OMC - et le multilatéralisme - est depuis plus de 20 ans totalement bloqué. "Les règles de l'OMC tant critiquées ne sont plus repectées par personne". Le concept basé sur la libéralisation des échanges et "l'idée selon laquelle il suffirait de supprimer les distorsions pour que les prix remontent a échoué. Ca n'a pas marché. Les prix des marchés internationaux sont des prix de dumping et pas des prix d'équilibre. Les plus agressifs font les prix internationaux".  Il plaide pour une remise en cause des grands dogmes sur lesquels se font les négociations internationales. Il cite le cas des stocks : l'Europe dispose de 43 jours de stock de consommation, pendant que la chine dispose de 9 mois de stocks. Les stocks ont un effet dégressif sur les prix. Au niveau de l'énergie, les États admettent en général la nécessité de disposer de 90 jours minimum de stock pour tamponner les fluctuations.
Selon lui,  tant que l'on reste sur une logique de dumping des prix , il sera difficile de progresser sur l'environnement. Et d'illustrer, le prix du blé en chine est actuellement de 350 $ la tonne soit pratiquement le double du prix en France ... Comment dans ces conditions se passer des pesticides ?

 

La diplomatie du Riz

Il émet l'idée qu'en plus de l'augmentation du volumes de stocks, on pourrait jouer sur les bio carburants pour stabiliser les marchés agricoles. En effet ces derniers représentent 8 % du volume du marché des céréales. Or 3 % en plus ou en moins sur les marchés suffisent à avoir un impact réel sur les prix.
Bernard Wolfer souligne le rôle de ce qu'il appelle "la diplomatie du Riz" dans les années 2010. Face à la flambée du cours de certaines denrées les grand opérateurs des marchés du riz ont accepté d'améliorer la communication en matière de stocks et ont de fait diminué fortement l'effet de panique. Le marché du riz n'a pas flambé contrairement à d'autres denrées. Il souligne donc "le grenier est l'institution centrale de toute communauté humaine".

 

Le foncier au cúur de la stratégie d'autosuffisance

On en revient au rôle des échanges et des accords internationaux sur la construction du prix, première condition d'une autosuffisance alimentaire. Raymond Jehle de la FAO rappelle au passage que la position de certains états qui décident d'acquérir de grands surfaces de foncier, et plus largement la question du foncier sont au cœur d'une stratégie de souveraineté. Comment parler souveraineté alimentaire si les exploitants agricoles sont évincés de leur outil de production ? Comment parler souveraineté si l'outil premier de production, l'hectare de terres, n'est plus accessible ? Ramenée à l'échelle de la planète, cette question de souveraineté alimentaire prend de fait une autre dimention.
Guilaume Guere, économiste à l'OCDE, rebondit sur cette question. La première question à se poser sur la souveraineté est celle de l'échelle. Comment construire une souveraineté alimentaire ? À l'échelle nationale ? À l'échelle régionale, l'Europe l'Asie ...? Se posent alors des questions importantes comme celle des subventions et de la gestion des risques. Allers vers plus de souveraineté c'est probablement aller vers plus d'autonomie, cela implique donc des changements, dans le choix de cultures nouvelles de modes de production différents, comment dans ce cas accompagner le changement et la prise de risque pour l'État ?
Finalement la plupart de ces spécialistes se rejoignent à la fois sur l'ambition et les outils nécessaires pour accompagner les changements. Avoir des instruments de souveraineté alimentaire, c'est refuser le protectionnisme. 
Il faut trouver une troisième voie , ce qui nécessite une profonde réforme politique. Une chose est certaine "pour assurer la sécurité alimentaire on a besoin d'échanges !", vaste programme !

 

 

Agir pour le développement de la souveraineté alimentaire et économique

Interdépendances et lutte des puissances : Quelles solutions pour protéger et renforcer la souveraineté alimentaire en Europe ? Telle était la question posée lors du webinaire orgnisé par Agritalk vendredi dernier.  Participaient à cette conférence Janusz Wojciechowski, Commissaire européen à l’Agriculture. Intervenants : Bernard Wolfer, Agronome, Directeur de recherches honoraire de l’Inrae, Président du Cercle Condorcet de Paris. Guillaume Gruère, Senior Policy Analyst, Direction des Echanges et de l’Agriculture de l’OCDE. Frédéric Courleux, Agroéconomiste, membre d’Agriculture Stratégies, conseil auprès du Parlement européen. Et Raimund Jehle, Regional Program Leader, Bureau régional pour l’Europe et l’Asie centrale de la FAO.
La conférence de vendredi dernier était placée sous le patronage du Président de la République et s'inscrit dans une série de trois rendez vous à venir. 

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