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Espagne, un changement de paradigme qui s’accélère

Second pays en surface de l’UE, l’Espagne est obsédée par un mot : l’eau. Elle en manque partout, elle inquiète, elle traumatise. Le pays s’estime en première ligne en Europe par rapport au réchauffement climatique. Des mesures concrètes vont devoir être prises à court terme pour préserver les deux sources principales de vie et de richesse du pays : le tourisme et l’agriculture. Une agriculture qui a connu ces Trente glorieuses depuis l’entrée dans la CEE, en devenant avec les Pays-Bas un modèle d’organisations en filières, capable d’inonder l’Europe de légumes, de fruits et de viande de porc sous toutes ses formes. L’Espagne se trouve à un croisement avec un changement de modèle agricole. Les exploitations familiales disparaissent au profit de grandes structures capitalistiques. Les fonds d’investissement rachètent progressivement les outils des filières agroalimentaires.

Le culte de l'élevage des chevaux et de la corrida est encore très vivant.

L’Espagne est un pays d’origine agricole comme la France. L’exode rural s’est fait tardivement, à la fin du siècle dernier, car les habitants des campagnes mourraient de faim. Un appauvrissement terrible qui a fait migrer vers les villes. Ces épreuves ont marqué les esprits. Inconsciemment, les citadins sont devenus totalement indifférents à ce qui se passe dans les campagnes.

 

Une campagne espagnole qui se vide

Une espèce de déni. Ils veulent oublier. Ici, on ne parle pas de ZNT ou de procès pour champ du coq. Les villages meurent faute d’habitants. On appelle cela dans la péninsule ibérique non pas l’Espagne "vide" mais l’Espagne "vidée". Lorsque l’on prend le train entre Madrid et Séville, sur des régions entières la densité est inférieure à la Laponie. Il n’y a plus rien que des oliviers et du désert.
Le mouvement vegan a peu de prise sur la population qui aime rire, chanter, aller à la corrida et manger. Certes ce mouvement existe mais de façon très minoritaires. En revanche la population est très sensible aux questions d'écologie et de réchauffement climatique. Les images du désastre écologique de la Mar Menor dans la région de Murcie, une mer intérieure où les poissons meurent sous les yeux des habitants, en pleine zone agricole intensive, ont beaucoup choqué. Les annonces de la désertification de 10 à 15 % du territoire national à quinze ans inquiètent. Les Espagnols sont au premier plan en Europe, ils commencent à en prendre conscience. L’agriculture, mais aussi les industries, ou encore les comportements individuels sont montrés du doigt.

Espagne

L’entrée dans l’Europe synonyme d’eldorado

L’Espagne est probablement le plus européen des pays de la communauté, même si comme partout on peut voir une montée d’un parti nationaliste, encore très minoritaire. Les Espagnols ont parfaitement conscience que l’Europe, depuis leur adhésion au 1er janvier 1986, a été une source de développement considérable. Les subsides de Bruxelles ont permis la construction de routes, d’aéroports, de voies ferrées, d’immeubles et le développement du tourisme. D’un pays en retard, sortant du franquisme, l’Espagne a pris son envol. Elle a particulièrement bien joué le coup notamment sur l’agriculture et l’agroalimentaire.
L’opinion agricole est elle aussi profondément européenne. Le passage d’une grande pauvreté à une organisation en filières fortes, efficientes et tournées vers l’international sont le résultat de ces 33 ans de partenariat européen. L’Espagne est passée d’une situation très déficitaire en 1986 à largement excédentaire de plus de 8 milliards d’euros. Dans les campagnes, quand on parle de la PAC, les paysans vous répondent la Pace (la paix). Tout un symbole.

 

Des légumes bio pour inonder l’Europe

La production bio d’Alméria et du Sud de l’Espagne a été multipliée par neuf en six ans, passant de 1,3 % de la production globale du pays en 2013 à 10,3 % aujourd'hui. Même si 90 % restent conventionnels, la tendance va inévitablement se poursuivre. Dans les serres, les contrôles biologiques contre les nuisibles sont parfaitement maîtrisés et encouragés par la filière. Les acariens prédateurs et les chrysopes pour la lutte contre les pucerons sont monnaie courante, notamment par la "colonie" néerlandaise qui a investi dans la région.

 

Photos : Christophe Dequidt

 

Espagne

 

Le pays en chiffres

Superficie : 505 940 km², 2nd pays d’Europe, l'équivalent de 92 % de la France
SAU : 12,4 Md ha soit 67 % de la France
Population : 46,6 millions d’habitants dont 3,4 % travaillent en agriculture
PIB (2017) : 1 160 milliards € (51 % de la France). Dont agriculture 2,6 % ; industrie 22 % ; services 75,4 %

 

Témoignage

 

Espagne

Inonder l’Europe avec mes légumes

Cette province au sud du pays fait figure de potager du continent. On l’a surnommé "la mer de plastique". Entre Grenade et Murcie, sur la commune d’Almeria, 35 000 hectares de serres, en constante progression s’étendent, uniquement arrêtées par la mer et la montagne. Le paysage en a été totalement modifié. L’agriculture sous serre a progressivement couvert la plaine, la plage et les versants de la montagne. La place se fait rare entraînant une explosion du prix du foncier nu, supérieur à 400 000 euros/ha. Plus le moindre mètre carré qui ne soit couvert d’un plastique blanc comme neige.

Nicolas, un pionnier

Nicolas est témoin de ces évolutions. L’hectare du départ a été multiplié par 10 avec deux zones de production. L’une sur Balancera où sont cultivées l’été des pastèques que Nicolas vend aux touristes. L’autre, plus en altitude à Dalias, où il détient deux serres, l’une de 2,9 ha, construite en 2013, l’autre de 1,1 ha, en 2016. La zone est propice aux poivrons rouge, jaune et orange. "Il y a tellement de soleil que l’on peut produire quasiment toute l’année, des tomates, des poivrons, des concombres et des pastèques pour alimenter l’ensemble des marchés européens", sourit Nicolas. Une région bénie par les dieux car contrairement à la plupart des régions d’Espagne, l’eau y coule en abondance des montagnes. Les agriculteurs ont appris à la rendre la plus efficiente. Le goutte à goutte a divisé par deux les besoins. Dans ces serres, les végétaux seront plantés début mai pour commencer la récolte en août. Elles produiront 400 tonnes sur huit mois qui lui sont payées 70 centimes le kilo par sa coopérative. Tout part à l’exportation via le marché au cadran quotidien. Les poivrons mettront un jour pour rejoindre Paris, Hambourg ou Varsovie.

Les agriculteurs y gagnent bien leur vie

Nicolas a 62 ans. Autodidacte, il est fils d’agriculteur. C’est un bon producteur. Ce qui est important pour lui, c’est la quantité produite et le prix, pour gagner le plus possible. Le bio est un mot qu’il n’entend pas. Ses traitements et les produits utilisés lui sont directement conseillés par un technicien qui passe à sa demande ou tous les mois. Il applique. Cela se vend naturellement et rapidement depuis des années. Ce n’est pas le cas de tous les producteurs. Ils sont de plus en plus nombreux à penser bio, comme les voisins de Nicolas, plus jeunes. La zone est devenue la principale "pourvoyeuse" de légumes bio d’Europe.
Nicolas est un homme heureux. Il gagne bien sa vie comme la plupart des agriculteurs de la région, sans avoir d’aides de l’Europe. Il le mérite bien car pendant des années, il a travaillé dur, entre 15 et 18 heures par jour. D’autant plus que Nicolas s’est passionné pour la boulangerie de son frère. Il a donc ouvert, face à la mer, sa propre boulangerie qui ferme à peine trois jours par an. En été, avec les touristes, il ouvre même toute la nuit. Ils emploient six salariés pour travailler à la boulangerie et cinq dans les serres. Ils sont roumains et lui coûtent 50 € la journée.

L’avenir est assuré

L’avenir est propice. Ses trois enfants s’intéressent à l’agriculture. Ses deux filles sont mariées à des agriculteurs. Son fils vient d’avoir 20 ans et sera bientôt ingénieur agronome. Les nouvelles technologies devraient faciliter l’évolution de l'exploitation avec la volonté de maîtriser les intrants et pourquoi pas demain créer son outil pour la vente directe à l’export. Pour l’aider dans sa production, Nicolas est en train d’essayer de convaincre le propriétaire du terrain vague voisin de l’une de ses serres en montagne, équivalent d’un hectare, de lui vendre. Un investissement de 30 €/m² et de 12 €/m² pour construire une serre. Un cadeau de 420 000 € qui permettra à la famille de voir l’avenir encore plus en amarillo.

 

Espagne

 

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