Terra 18 octobre 2018 à 08h00 | Par Emmanuelle Le Corre

Porcs et volailles nourris à la luzerne... en Europe du Nord

En matière de bien-être animal et d'alimentation, l'Allemagne et les Pays-Bas ont une petite longueur d'avance. Un voyage d'études éclair organisé par le conseil régional de Bretagne a permis à une délégation d'une quinzaine de personnes de découvrir l'usage de la luzerne chez les monogastriques. Mais au-delà de la recherche de protéines, il s'agit d'une démarche bien plus globale sur le bien-être animal.

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Chantier d'ensilage de luzerne plante entière mélangé à du maïs humide broyé avant conservation en tas ou en boudin.
Chantier d'ensilage de luzerne plante entière mélangé à du maïs humide broyé avant conservation en tas ou en boudin. - © Terra

"On ne revient jamais indemne d'un voyage aux Pays-Bas", conclut un des participants. Les 11 et 12 octobre, sous un soleil radieux, une délégation bretonne composée de responsables professionnels agricoles, de techniciens et de journalistes a visité des élevages allemands et néerlandais le temps d'un voyage d'études éclair sur la valorisation de la luzerne dans les filières hors-sol, à l'initiative du conseil régional de Bretagne. L'idée insolite de prime abord d'alimenter des porcs charcutiers et des volailles avec de l'ensilage de luzerne est pourtant une démarche très sérieuse en place sur la ferme porcine de la société allemande Hölscher et Leuschner, concepteur et installateur d'équipements en élevages porcins par ailleurs.

 

La luzerne, une piste protéique à explorer

À l'heure où sont importés 50 % des matières premières incorporées dans les aliments industriels bretons des élevages, la démarche n'est peut-être pas si anodine. Le déploiement d'aliments fermentés à base de luzerne en Bretagne répondrait à l'équation complexe qu'est la recherche d'autonomie protéique en filière hors-sol, tout en répondant aux exigences des consommateurs en matière de proximité, de non-OGM ou de bien-être animal... Sans parler des atouts agronomiques de cette légumineuse, rappelés par Olivier Allain, vice-président du conseil régional de Bretagne en charge de l'agriculture, instigateur du voyage d'études et défenseur de la luzerne de longue date. "Introduire de la luzerne dans des rotations blé-maïs qui épuisent le sol, c'est remettre de l'agronomie dans les exploitations", pointe-t-il. "À partir de la réussite de l'implantation, pendant cinq ans il n'y a pas de traitements phytosanitaires et c'est la seule légumineuse sur laquelle l'épandage est autorisé (1)".

 

L'ensilage de luzerne, un apport de fibre et de protéines

Si un hectare de soja produit une tonne de matières azotées totales (MAT), la même surface en luzerne procure 2 à 3 tonnes de MAT. Dans la ferme porcine Hölscher, depuis 2012, il est distribué de la fibre pour engraisser les porcs charcutiers, au début sous forme d'ensilage de maïs plante entière, puis de luzerne récoltée à un stade jeune. La luzerne fraîche ensilée est mélangée à des céréales (maïs humide broyé, triticale...) pour en faciliter la fermentation grâce à l'amidon et donc la bonne conservation. Cet ensilage est ensuite associé à un aliment complet ou un complémentaire selon le stade de développement du porc charcutier nourri en système "soupe". "Le porc est un omnivore et on l'a oublié. Nous, on croit au besoin en fibre", expose Luc Geirnaert, conseiller technique, en charge de l'export pour la société allemande. Outre les bienfaits pour la flore intestinale, l'apport de fibres rassasie les animaux et prévient des morsures de queue. "Il faut du fibreux contre la caudophagie". Le résultat est probant : dans un bâtiment éclairé par la lumière du jour, 600 porcs charcutiers, bien conformés et calmes, accueillent les visiteurs. "Les porcs sont beaux", reconnaissent les éleveurs de porcs bretons, l'oeil aiguisé. Dans une autre ferme, l'éleveur Paul Schmidt expérimente lui aussi un mélange d'ensilage de luzerne qu'il distribue à ses dindes (72 % de mélange céréales, luzerne, maïs et 28 % d'aliments). "L'écart sur l'indice de consommation est marginal, la tendance est même meilleure avec la luzerne qui acidifie le tube digestif", déclare l'éleveur allemand qui annonce une économie de 60 à 70 000 EUR/an de ses charges alimentaires.

 

Une autre approche de l'élevage

Si nos voisins allemands ont pris de l'avance par une approche empirique, il manque cependant de références sur la luzerne, notamment sa digestibilité chez les monogastriques. Depuis 2017, un projet de recherche appliquée porté par la chambre d'agriculture de Bretagne en partenariat avec l'Inra et la société Trust'ing, soutenu par la Région, est en cours sur la baie de Saint-Brieuc pour mesurer les performances d'un produit appelé "Massaï", un ensilage de luzerne fabriqué uniquement à partir des feuilles.

Cette petite plante verte, riche en protéines, en oméga 3, non OGM, produite localement, adaptée à la sécheresse, économe en intrants... concentre, voire symbolise le changement de modèle demandé par la société. Allemands et Hollandais y travaillent, de l'alimentation jusqu'aux concepts de nouveaux bâtiments bien-être. Les filières françaises, notamment le porc, n'échapperont probablement pas aux bouleversements que vit déjà la filière oeuf.

 

(1) Rappel : une aide couplée de la PAC, de 250 EUR/ha/an sur 3 ans, est attribuée aux éleveurs implantant de la luzerne, du pois ou la féverole en pur.

Le bâtiment engraissement développé par Hölscher et Leuschner autour du bien-être : fibre, lumière, trieur, scan...
Le bâtiment engraissement développé par Hölscher et Leuschner autour du bien-être : fibre, lumière, trieur, scan... - © Terra

Un modèle novateur autour du bien-être animal

"Nous sommes partis de l'alimentation pour découvrir tout un concept bien-être qui me paraît pertinent", rapporte André Sergent, président de la chambre d'agriculture du Finistère, de retour de voyage. En plus de trouver des protéines végétales locales et de substituer le soja, l'équimentier allemand Hölscher et Leuschner propose au final un concept global d'élevage porcin moderne dirigé vers le bien-être de l'animal et de l'éleveur. Dans les grandes lignes, ce modèle allemand repose sur des porcs élevés en grands groupes (réduit l'agressivité) dans des bâtiments avec de la hauteur et de la lumière où ils dorment, circulent et jouent. Un trieur les oriente selon leur poids vers des espaces d'alimentation séparés.

Pour André Sergent, éleveur de porcs, la ferme bretonne "fonctionne et a fonctionné" mais dans le même temps, "on entend la société !". "Trop souvent en Bretagne, on entend dire qu'il faudra revenir aux cochons élevés dans la nature. Là, cela consiste à mettre beaucoup d'animaux ensemble dans des bâtiments avec de la lumière et beaucoup de technologies nouvelles (trieur, pesée, scan...)". Le professionnel souhaiterait que les labels bien-être animal présents aux Pays-bas et en Allemagne (Tierwohl par exemple) émergent enfin en France pour financer la transformation des bâtiments des éleveurs engagés volontairement dans cette démarche de progrès. "Il faut poursuivre la recherche appliquée entre la chambre d'agriculture, les coopératives... pour un chiffrage". Des références techniques oui, mais aussi une volonté de la grande distribution à travailler ensemble. "Cela fait trois ans que nous tentons de faire avancer le contrat d'avenir sociétal", confie Michel Bloc'h, président de l'Union des groupements, également du voyage.

Le Massaï testé en Bretagne

"À chaque fois que l'on valorise un hectare de luzerne, on économise 1 à 2 ha de soja. Alors que le tourteau de soja est faible en méthionine (acides aminés), la chance de la luzerne est d'être riche en lysine et en méthionine", décrit Eric Juncker de la société Trust'ing. Ce dernier a développé une machine nommée PremAlfa capable de récolter les feuilles de luzerne indépendamment de la tige. La "parèp" ainsi récoltée est riche en protéines, l'équivalent de 27 % MAT/MS. Associée à des graines broyées, du maïs grain humide... elle produit un aliment appelé Massaï utilisé dans la ration des porcs (20 à 50 % de la MS) ou des pondeuses (20 %). Des essais ont débuté dans le cadre du programme SOS Protein en Bretagne et Pays de la Loire.

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